Naturalité et aménagement des écosystèmes

Un colloque sur la naturalité des eaux et des forêts s'est tenu à Chambéry en septembre 20131. Il nous invitait à prendre au sérieux le potentiel de vie existant dans les milieux naturels et à mesurer l'impact de l'aménagement de ces milieux sur leur vitalité. Il conviendrait, disait-on, d'envisager autrement la gestion des écosystèmes, de moins les transformer et de mieux les laisser exprimer leurs potentialités "naturelles". Sept ans plus tard, la question reste d'actualité : une harmonie est-elle possible entre les visées de l'aménagiste et les besoins présumés de la nature ? Et d'abord, qu'est-ce que la naturalité, d'où vient ce concept, de quelles valeurs est-il riche, peut-il constituer un nouveau cadre de pensée pour l'écologie ?

La théorie sur les écosystèmes s'élabore par approches successives qui se superposent et se combinent. Après l'écologie de Frederic Edward Clements qui nous parlait du climax comme d'un état final vers lequel tendrait, ou aurait dû tendre, tout écosystème évoluant naturellement, est apparue une théorie complémentaire. Car les écosystèmes n'ont pas assez de temps pour atteindre leur climax, qui prend de ce fait un caractère asymptotique. Il y a toujours des accidents, incendies, tempêtes, défrichements qui perturbent leur lente progression vers l'état climacique. Ainsi est née une écologie dite des perturbations, qui intègre cette donnée des accidents et dans laquelle la résilience et la biodiversité précèdent le climax dans la liste des mots clés. La résilience désigne la capacité de l'écosystème de rétablir son fonctionnement après une perturbation, capacité d'autant plus grande que l'écosystème est plus riche d'une diversité d'espèces, d'individus, de gènes. Ainsi la diversité biologique, syntagme condensé dans le mot biodiversité, est aujourd'hui perçue comme un facteur de la résilience: ce sont les écosystèmes les plus riches qui peuvent le mieux se réparer. Cet argument utilitariste vient à l'appui de perceptions plus vastes, esthétiques sur la beauté du monde ou éthiques sur notre solidarité avec l'ensemble des êtres vivants, qui nous font ressentir comme une perte l'extinction de nombreuses espèces. Notre engouement pour la biodiversité repose sur ces idées.

Parallèlement à la biodiversité, un autre sujet de mobilisation prend corps. Il s'agit de la naturalité, qui indique un degré d'accomplissement des dynamiques propres à l'écosystème ou, en creux, un degré d'absence de l'homme dans l'écosystème. Il y a plus de naturalité dans un écosystème mature et ancien (et proche du climax !) que dans une friche récente même si elle s'est constituée naturellement : elle porte la trace des activités humaines antérieures, des billons de l'agriculteur par exemple. Et à cette aune il y a peu de naturalité dans un champ de maïs, tout comme dans une plantation d'arbres. Les forestiers eux-mêmes parlent de régénération artificielle pour désigner le renouvellement d'une forêt par plantation, par opposition à la régénération naturelle obtenue par ensemencement à partir des arbres en place.

Le concept de naturalité peut apparaître comme une réaction contre une écologie des perturbations qui aurait un peu trop facilement accepté l'homme parmi les causes de perturbation. Le climax est réintroduit comme objectif d'évolution des écosystèmes. Si une valeur positive est accordée à la naturalité, la question de la légitimité de l'intervention humaine dans les écosystèmes est à nouveau posée. Pouvons-nous conjuguer l'utilisation des ressources de la nature et le respect de la naturalité des écosystèmes ? Devons-nous renoncer à la correction des crues et à l'usage des forêts ? C'est toute une culture de l'aménagement des milieux naturels qui est ici mise en question. Nous aimerions trouver les conditions d'une harmonie entre aménagement et naturalité.

Aldo Leopold : de plain-pied avec la buse et le lapin

Pour éclairer notre réflexion, tournons-nous vers les États-Unis et voyons ce que proposait Aldo Leopold (1887-1948), forestier américain et figure tutélaire du colloque de Chambéry : chaque participant recevait en arrivant un exemplaire de La conscience écologique2. Cette conscience doit conduire à une "éthique de la terre" (land ethic) que l'auteur appelle de ses vœux. Mais c'est surtout dans l'Almanach d'un comté des sables paru en 19493, qu'Aldo Leopold réunit ses idées sur notre rapport à la nature, ou biosphère, qu'il appelle land, traduit par "terre" dans l'édition française.

Dans ce livre, Aldo Leopold apparaît d'emblée comme un observateur très fin des processus naturels (dès l'âge de cinq ans, il avait commencé de noter dans un carnet ses observations sur les oiseaux). Il observe mais aussi il gère, comme membre du service forestier des États-Unis puis comme consultant et s'intéresse à la gestion de la faune sauvage. Il est lui-même chasseur. Il a donc eu de multiples occasions de parcourir les espaces naturels, d'observer la vie sauvage et d'en tirer profit. Ce qui frappe à la lecture de l'Almanach, c'est sa relation avec la nature. Il la décrit en imaginant la pensée des animaux: "si la neige fond, c'est évidemment pour que les buses puissent une nouvelle fois chasser les campagnols. Celle-ci est descendue du cercle polaire dans cet espoir, car le dégel délivre la buse de la faim et de la peur" et un peu plus loin, commentant la capture d'un lapin par une chouette: "Le dégel, en délivrant ce lapin de la faim, lui a fait oublier sa peur. La chouette est venue lui rappeler que les pensées printanières ne sauraient remplacer la prudence"4. Plus qu'une connaissance des phénomènes naturels, Aldo Leopold exprime ici une connivence avec eux. Il est de plain-pied avec la buse ou le lapin, il éprouve les contraintes du gel et du dégel, et accède ainsi à une perception intime de la vie dans la nature. Mais ici il reste observateur, donc en position de surplomb par rapport à ce qu'il observe. Posture que Philippe Descola qualifie de "naturaliste". Un peu plus loin, Aldo Leopold se met à la place des éléments qu'il observe: « La plupart des chasseurs, qui l'ignorent, s'épuisent dans les taillis sans mûres, s'en reviennent au soir bredouilles, et nous laissent tranquilles. Par 'nous', j'entends les oiseaux, le ruisseau, le chien et moi. Le ruisseau flâne paresseusement au milieu des aulnes, à croire qu'il préférerait rester là plutôt que de rejoindre la rivière. Moi aussi, si j'étais à sa place. ». Et encore : « Il fait bon derrière le bois flotté maintenant, car le vent s'en est allé avec les oies. Moi aussi je m'en irais – si j'étais le vent »5. Ici la relation d'Aldo Leopold aux éléments de la nature est une relation de continuité de type animiste, que Descola définit comme « l’imputation par les humains à des non-humains d’une intériorité identique à la leur »6, même si leur physicalité est différente. On peut donc conjuguer une vision animiste et une vision naturaliste de la nature, "penser comme une montagne" nous recommande Aldo Leopold un peu plus loin, et, dans un même mouvement de pensée, gérer la montagne, ses herbivores et ses loups dans le sens d'une harmonie de long terme7. Alors que "l'animisme et le naturalisme se présentent comme des manières antithétiques de discerner les propriétés des choses"8, une conjugaison est possible, ce que ne dément pas Michel Serres, qui écrit que "Jadis et naguère, nous, Occidentaux, fûmes et restons, encore aujourd'hui, animistes, totémistes... oui, nous composâmes et suivons encore ces visions, moins autres que proches"9, avant d'expliquer comment il a pu se sentir tour à tour naturaliste, animiste, totémiste et analogiste, relevant donc des quatre ontologies définies par Descola. Si nous n'avions pas peur des anachronismes, nous pourrions dire qu'Aldo Leopold nous donne une belle illustration de l'animisme décrit par Descola, et de la possibilité pour une personne de pratiquer tour à tour animisme et naturalisme, ainsi que l'indique Michel Serres. Tour à tour ? Il nous faut aller plus loin pour établir une cohérence, ou une harmonie entre les diverses visions des choses.

Les écosystèmes sauvages, aménagés, mécanisés

Mais d'abord, que voyons-nous, que visons-nous ? Les participants du colloque de Chambéry étaient familiers des paysages alpins où se conjuguent des espaces agricoles, des forêts aménagées et des espaces naturels voire des réserves, dans lesquels les interventions humaines sont limitées ou interdites. Ils réfléchissaient à la possibilité de donner plus de naturalité à ces diverses formes d'utilisation de l'espace.

Aldo Leopold considère aussi l'espace, mais américain : les immenses champs de maïs qui ont remplacé la Prairie, vaste étendue sauvage régulée par les feux annuels. L'artifice a remplacé la nature sauvage, regrette-t-il. Pointe ici la nostalgie d'un état originel disparu à cause de l'intervention violente du défricheur, du pionnier qui a construit l'Amérique. Il y a chez Aldo Leopold, à côté d'une connivence avec "les choses de la nature", un regret de la perte de l'état sauvage, comme si l'homme n'avait pas aménagé mais détruit les espaces gagnés pour l'activité humaine. Il résulte de ce sentiment de destruction une demande d'espace sauvage (wilderness) très forte aux États-Unis. L'état "sauvage" était en réalité le fruit de l'occupation de l'espace par les Indiens. Ce n'était pas une nature sans hommes, ni une nature aménagée, équipée au sens du génie rural ou des forestiers européens. Mais un espace que nous pouvons considérer comme peu transformé. C'est la mécanisation des travaux qui a permis les grands défrichements, les grands chantiers. Aldo Leopold stigmatise la construction des routes qui ont ouvert l'accès à tout l'espace et permis sa transformation, sans réserve. Il a devant lui deux types d'espaces: soit des espaces non touchés par l'homme (à l'exception des Indiens) et qui peuvent être considérés comme naturels mais dont l'étendue ne cesse de diminuer, ce qui l'inquiète. Soit des espaces transformés avec des moyens mécaniques puissants, d'où les traces des écosystèmes antérieurs ont quasiment disparu. Appelons-les pour faire court des espaces mécanisés.

En France, nous n'avons plus guère, contrairement aux Américains, le souvenir d'espaces sauvages, non transformés par l'activité humaine. L'aménagement de nos campagnes porte la trace millénaire des aménagements de cours d'eau, des tracés de chemins suivant la topographie, des haies et des arbres qui protègent bétail et cultures. La faiblesse des moyens mécaniques laissait le temps du travail fin dans l'aménagement du terroir. Le fonctionnement de l'écosystème s'en trouvait préservé, en partie. Nos paysages témoignent de ces multiples compromis passés autrefois avec la nature. Mais nous pouvons aussi transformer ces aménagements anciens. Nous pouvons désormais, avec des moyens mécaniques puissants, corriger les fleuves et pas seulement les torrents, tracer des autoroutes et des voies ferrées qui fragmentent le milieu naturel, défricher de grandes étendues de forêt et les remplacer par des plantations, bref faire l'économie du compromis par lequel pouvaient être sauvegardés des intérêts antagonistes et passer d'un milieu naturel, fût-il aménagé, à un espace mécanisé.

Conjuguer les opposés, favoriser le déploiement de la vie dans la nature

Aldo Leopold ne propose pas clairement dans son Almanach la création d'espaces "aménagés", mais ils apparaissent en filigrane dans son rêve d'une présence humaine respectant mieux le fonctionnement des écosystèmes. Avec l'espace aménagé, moyen terme entre l'espace sauvage et l'espace mécanisé, nous sortons de l'alternative radicale entre tout et rien, entre une nature sans homme et un homme sans nature. Comment penser l'un avec l'autre ?

Pratiquer tour à tour animisme et naturalisme disions-nous. Nous proposons d'enlever ce "tour à tour" qui nous place dans une succession de visions contradictoires et, pour les assumer ensemble, de dépasser le principe de non-contradiction d'Aristote et de suivre Edgar Morin qui nous propose une dialogique : "Le principe dialogique peut être défini comme l'association complexe (complémentaire / concurrente / antagoniste) d'instances, nécessaires ensemble à l'existence, au fonctionnement et au développement d'un phénomène organisé"10. Les écosystèmes sont bien des systèmes complexes dont nous poursuivons inlassablement la mise en lumière, porteurs de boucles récursives et d'émergences en cascades, de relations d'autonomie et de dépendance imbriquées. L'écologie des perturbations considère les écosystèmes comme des organisations vivantes ayant leur propre finalité de durée et de reproduction. Vivre pour vivre, nous dit Edgar Morin : « La finalité de la vie ne peut s’exprimer que dans l’apparente tautologie vivre pour vivre »11. Penser l'homme avec la nature, c'est le voir à la fois dans la nature et hors de la nature. C'est reconnaître sa double capacité d'en être et d'y être: animiste et naturaliste, pouvant éprouver la vie de la nature (et le bien-être, ou non, du ruisseau et du lapin) et la considérant comme objet à connaître dont il a la garde, dont il décrypte peu à peu le fonctionnement et dans lequel il se sert tout en le servant. L'idée de naturalité nous aide-t-elle à entrer dans cette double vision des espaces sauvages, aménagés et mécanisés ?

Nous devons maintenant nous interroger sur ce que nous désirons quand nous voulons plus de naturalité. Voulons-nous restaurer une nature primordiale mythique, retrouver avec la nature une mère garante de notre vie et des engendrements futurs et la rétablir dans ses droits ? Honorer la nature comme un grand tout dans lequel nous sommes immergés au point de ne plus bien percevoir notre spécificité humaine ? Ou simplement, suivant une rationalité scientifique, maintenir des écosystèmes, des sols et des paysages ? Nous voici devant une pluralité de représentations qui font appel à diverses rationalités. Une nouvelle fois, plutôt que de choisir et d'éliminer, voyons si nous pouvons les conjuguer et en faire émerger une vision nouvelle. Le monde qui est devant nous n'est pas une simple chose, il vit. Pouvons-nous accepter que les écosystèmes poursuivent leur existence propre et qu'ils ne soient donc pas absolument à notre disposition ? Les tenants de la naturalité considèrent qu'abattre un arbre, c'est l'amputer du reste de son âge et priver la forêt du bois mort qu'il serait finalement devenu, à une échéance inconnue. Que les digues, en contenant la rivière dans un unique lit, la privent de la diversité de ses divagations, l'empêchent de vivre, privent le lit majeur de la fécondation par les crues. Les suivre radicalement, ce serait déclarer néfaste le génie rural et l'aménagement de la nature, renoncer à une vision d'ingénieur. Ce serait aussi vouloir effacer les traces d'une civilisation rurale multiséculaire qui a défriché, assaini, implanté haies et chemins. Cela paraît peu réaliste. Mais nous pouvons retenir de cette vision l'intérêt qu'elle porte à la vie dans la nature et son souci de favoriser autant que possible le déploiement de cette vie.

Autant que possible: nous retrouvons ici l'idée d'assumer conjointement des termes complémentaires, concurrents et antagonistes. Conjuguer l'anthropocentrisme reçu avec un écocentrisme qui, mettant au centre l'écosystème, nous inviterait à mieux considérer ce que nous percevons de la vie de la nature et à lui faire droit. Préférer une forêt diverse dans ses peuplements animaux et végétaux et dans ses fonctions écologiques et sociales, à une plantation d'arbres de rotation accélérée. Considérer dans les aménagements de l'espace ce qui contribue à la vie sous toutes ses formes, y compris celle des rivières.

La naturalité est-elle un nouveau paradigme pour l'écologie, une nouvelle manière de voir, riche d'un renouvellement des questions sur le monde et porteuse de nouvelles réponses que nous ne pouvions imaginer ? L'avenir nous le dira. Elle apparaît déjà comme un indicateur pertinent dans notre appréciation des écosystèmes et des politiques d'aménagement. Elle nous rappelle que nous nous situons quelque part entre nature et artifice et que, si l'artifice nous est utile, la vie de la nature demeure, non comme une nostalgie mais comme un impératif.

François Grison

Décembre 2013 – novembre 2020

1Colloque organisé du 17 au 20 septembre 2013 par le Fonds mondial pour la nature (WWF), l'Institut national de recherche en sciences et technologies pour l'environnement et l'agriculture (IRSTEA) et le Réseau écologique forestier Rhône-Alpes (REFORA).

2Aldo Leopold, La conscience écologique, traduit de l'anglais par Pierre Madelin, Editions Wildproject 2013, 226 p.

3Aldo Leopold, A Sand County Almanac, Oxford University Press, 1949, et Almanach d'un comté des sables, traduit de l'américain par Anna Gibson, GF Flammarion, 2000, 286 p.

4Almanach, page 21

5Almanach, pages 90 et 95

6 Philippe Descola : Par-delà nature et culture, NRF, Editions Gallimard, Paris, 2005, 623 p, page 183.

7Almanach, page 168.

8Descola, ibid., page 535.

9Michel Serres, Ecrivains, savants et philosophes font le tour du monde, Editions Le Pommier, coll. Essais, Paris, 2009, 148 p., page 10.

10Edgar Morin, La Méthode. 3. La Connaissance de la Connaissance, Paris, Seuil 1986, 244 p., page 98.

11Edgar Morin, La Méthode. 2. La Vie de la Vie, Paris, Seuil 1980, 472 p., page 408.